moments d’espéces (extraits)
Lundi, 11 juin 2007Le train venais à peine de quitter le quai que tout le wagon l’avait déjà repéré. Le petit vieux était sur la banquette juste derrière moi et il parlait très fort. Je vis la tête du jeunot assis en face se changer en une moue désapprobatrice, l’air de dire, « ho non ce vieux schnok bourré vas encore faire chier tous le voyage ». D’ailleurs au bout d’une dizaine de minutes il rangea ses feuilles d’anatomie dans son sac, abandonnant l’idée d’étudier dans le train, ou tout du moins à portée auditive de la voix rauque.
Elle avait vécu cette voix la, ça se sentait directement. À son timbre un rien éraillé et puis à la lenteur qu’elle avait à lancer ses graves consonances. Sans compter ces inflexions ou le patois se mêlait au français, le Wallon est une langue morte tellement vivante … Mon bouquin ne me passionnait pas et la voix, bien que abîmée, était belle, alors j’écoutai.
Au premier abord, le fond n’avait pas l’air glorieux. Engagé avec un homologue dans une discussion empreinte d’un poujadisme primaire, la voix derrière moi faisait l’apologie du « tous les mêmes, une fois élus oublié les gens ». Sur le coup je me suis dis que ces petits vieux bornés c’était vraiment une plaie, le genre à déclarer que bleu ou rouge c’est tous pareil, mais on vote quand même à droite hein, faut pas déconner. Puis je me suis rendus compte, au fond il avait raison, ou en tout cas, j’étais d’accord avec lui. Après tout, pas plus tard que le matin même, j’avais opéré un vote nul sur la liste du Sénat, refusant d’apporter ma voix à aucun des candidats, puisque aucun d’entre eux ne représentait la mienne. C’était un peu facile pour moi de traiter si durement ceux qui tenait discours de mes propres actes, culpabilité 1, Édouard 0. Et puis il parlais de ces foutus syndicalistes qui à force d’avoir tout donné aux ouvriers les menaient par le bout du nez et traitaient les clients dans le service public avec une telle désinvolture. Encore une fois je devais lui accorder un certains crédits.
Mais l’ancien aimait visiblement parler, peut-être simplement parce qu’il n’avais pas souvent d’interlocuteur … ou mieux encore, pas souvent de public ! L’idée qu’il faisait exprès de pratiquement crier, histoire de faire chier tous ces jeunots qui n’y connaissaient rien me faisait rire. Après tout c’était un vendredi habituel, remplis de ces étudiants habituels, fades, ternes, bouffi d’orgueil ou de prétentions, enfin des gens normaux quoi. Que ce soit volontaire ou non en tout cas, l’objectif était remplis et cela me faisait grandement sourire.
Visiblement il avait tiré des leçons de sa vie et en était arrivé à quelques conclusions. Une des plus intelligentes (et fondamentale quelque part) était que dans ce monde de fou, il fallait savoir s’adapter. Il en était venus là parlant de sa petite-nièce qui apparemment avait fait pas mal de petits boulots assortie de période de chômage, un parcours relativement classique pour un jeune d’aujourd’hui, mais sans doute pas pour quelqu’un de sa génération. Aujourd’hui elle maîtrisais les lois sociales sur le bout des doigts et c’était en s’adaptant le mieux qu’on s’en sortait.
Sans compter que lui même se défendait pas mal de ce côtés la ! Il entama un récit, quelques peu résumé j’ose l’imaginer, de son parcours qui ne pus que me clouer le bec. Sortis avec un A3 de fleuriste, il exerça quelques temps puis avait été dans l’armée, les paras, puis entraîneur à l’école des officiers. Sans compter les vente d’assurance, le passage à l’usine, garçon à la tire, sommelier, puis à la fonderie de Cockerill. Et finalement, peintre en bâtiments, enfin en « peinture industrielle » expliquait-il avec un brin de malice dans la voix, vus que l’accès à la profession était réglementée. Aujourd’hui pensionné, il s’en sortait pas mal vus qu’il touchait une pension de l’armée vus sa blessure reçue en Afrique … Puis apparemment il avait fait une plus value de 600% sur un terrain acheté dans les années 60 à Ténériff … Le plus drôle fut quand il commença à parler de ses amours et de ceux de son interlocuteurs. Si j’ai bien compris il revenaient d’un club de rencontre pour vieux …
Je ne savais pas si la moitié de ce que ce type racontait était vrai. Mais la conviction dans sa grosse voix rauque me donnait vraiment envie d’y croire. Et l’humanité qu’il y plaçait était si concrète, ça c’était une vie bien remplie. Le train finis par arriver à liège, alors qu’ils descendaient au Guillemins, je me tortillais sur mon siège pour apercevoir mon orateur. Il portait une belle moustache et une impressionnante pipe en bois. On aurais dis une incarnation de l’oncle Paul, venant raconter ses belles histoires. J’aurais pus lui souhaiter un tas de bonne choses, mais je sais que ce gars là, malgré l’âge arrivera à s’en sortir d’une façons ou d’une autre …
Rencontre anecdotique, peut-être, mais instructive certainement. Un de ces êtres qui vous force le destin autour d’eux, que ce soit par le réel ou l’imaginaire.
Et sinon à part ça, quand je suis finalement rentré après que la SNCB m’aie fait raté ma correspondance puis patienté 30 minutes à Namur, la foudre avait détruit tout les équipements réseau de la maison et mon frigo avait eu largement le temps de dégeler depuis vendredi.