3 – Arithmétique de l’espoir

Publié originellement le 9 mars 2004 sur mouton.rebelle.

05 mars 2004 – 09h01

Je sent s’élargir tout mon être
- Saez citant Baudelaire

Et je sent grandir en moi des êtres sans nom, que ferais-je contre eux ?
- A. Camus , « Caligula »

L’élément tragique de la vie, c’est l’inhérent hasard qui caractérise nos actions fondatrices.

L’action fondatrice est un évènement comme un autre de la vie mais qui crée le début d’une suite d’autres évènements (le plus souvent en suivant un enchaînement logique) pour arriver, inexorable et fatidique, à cet instant étrange; réjouissant ou malheureux, dont le souvenir restera à jamais gravé en moi (permettez l’emploi de la première personne). Le tragique, disais-je donc, c’est que par définition, un tel évènement est forcément né du hasard (car s’il arrivait par logique, il en résulterait une prévisibilité mortelle à l’être). Or le hasard vous poursuit partout, il est comme une seconde peau sur ma vie, à la fois garant d’une certaine instabilité salvatrice et menace à notre routine si chèrement acquise (et où seul peut s’épanouir notre existence protégée de la langueur des jours).

Si je vous dis ça aujourd’hui c’est que j’ai cette intime impression d’être fâché avec la chance (la chance n’étant que le nom d’un hasard heureux). Comme si cette capricieuse s’était fâchée de mon insolence, « comme si la vie, s’était posée pour dire: ‘les trucs joli, c’est pas pour toi’. » ((c) Mickey3D). Comprenez donc mon trouble et mon émoi si on accepte cette idée d’un certain hasard dominant nos vies.

L’angoisse. Peut-être provient-elle d’ici, oui. Des crises existentielles, oppressante, paralysante et tous ces pleurs. Comme si je mourrais un peux plus chaque jour pour mieux me pleurer, comme si mes larmes étaient autant de deuil.

Égocentrisme.

« Pauvre petit, né en Europe du nord, qui à reçus une éducation, promis a un bel avenir, qui n’a jamais eu faim ou froid ». Certes. Et je m’en sent triste. Pourtant je n’ai ni choisi mes origines ni mon enfance. Il n’existe pas de mérite en dehors du choix, quelque part j’ai été forcé à cette vie, elle s’impose à moi sans que ma raison ou mon coeur ne puisse s’y opposer. Une chance peut-être mais une chance de quoi ? Tout ceci n’est que potentiel. Et je sais que certains n’ont pas ces opportunités et qu’armés de telle possibilités il transfigurerait leurs existences. Mais je ne suis pas de cette classe et je ne peut qu’être sincèrement désolé pour ces autres sans pourtant vraiment culpabiliser.

Le potentiel, un concept qui me définis. Ce qui peut-être mais ce qui n’est pas. « My name is might have been, I am also called No more, Too late, Farewell » (extrait d’un sonnet de Dante Gabriel Rosetti, donné a Proust par un amour manqué rapporté par Roland Jaccard (« Le Monde ») cité par Pascal Bruckner (« L’euphorie perpétuelle). Le potentiel marque l’espoir de ce qui pourrait-être. Mais l’espoir n’est à mes yeux que traîtrise, il sonne comme un grand mensonge collectif. Le potentiel n’est donc qu’illusion, un fantasme utopique qui m’enchaîne à croire. Sa douce cruauté me dépasse s’exprimant dans les chemins des possibles. Le potentiel est une excuse de bonne conscience, je m’en défend et je le renie.

Les chemins des possibles c’est ce qui naît de l’union du potentiel et de l’imagination, les chemins des possibles c’est mon film intérieur, celui qui se tourne a chaque instant pour compenser le temps des jours. Ils bifurquent sans cesse, s’adaptant à ma réalité comme autant de monade qui n’auront jamais d’existence mais qui s’exprime en combinaison des espoirs et des peines avec le potentiel. Les chemins des possibles c’est ce qui chaque jour me rappelle à mon être, qui évoque ces désirs de bonheur et de magnificence, qui révèle cet humain en moi : à la fois pourriture et élévation. Mais par dessus tout, ce sont les chemins des possibles qui me confronte à ce besoin des autres, ce besoin d’amour qui n’a de cesse ni de repos. Et à la fin on retrouve notre point de départ, le hasard, inhérent à l’interaction sociale, le hasard inhérent à la vie.

Mais je l’ai dit, le hasard est fâché avec moi, et c’est réciproque (sa fatale ubiquité me répugne).

Pourtant je suis bien conscient du caractère tout à fait virtuel des chemins des possibles, de sa nature et de son influence. « Ce qu’il peut arriver de pire en effet c’est de passer à côtés de son bonheur sans le reconnaître. C’est d’attendre d’un évènement miraculeux qu’il nous rachète un jour sans voir que le miracle réside dans l’évènement que nous vivons. C’est de croire que notre vie pour l’instant simple brouillon, basculera bientôt dans l’intensité (…) » (P.Bruckner, « L’euphorie perpétuelle »). Il n’est pas de basculement et pas d’intensité sinon celle dont les sens veulent vous donner l’illusion.

Car bien au contraire c’est d’acédie dont il est question, d’endurer la durée des jours et des heures. C’est d’affronter le quotidien dans toute sa platitude à tel point qu’il en est vulgaire. Le vulgaire emplit nos vies , il est la routine, il est le sérieux opposé à cette étrange désinvolture. Le vulgaire allié a l’acédie c’est ce qui rend insupportable cette légèreté de l’être (pour paraphraser M. Kundera). Et quelque part cette légèreté nous condamne à une certaine forme de fantasque superficialité, nous condamne à vivre fans cet empire du vulgaire, dans ce royaume du faux ou l’apparence est roi, ou les être humains en sont réduit en paire de seins, en portefeuille ou en obstacle. Quelques idées en l’air, et toujours les heures.

Et j’en suis là, et j’en suis las.

L’espoir me trompe, pourtant je ne vus que de lui, tout en comprenant que c’est du présent et non de l’avenir hypothétique que viendra la rédemption. Chacun de ces rêves sont un coup de butoir sur mon être et j’y succombe un peu plus chaque jour. Pourtant la somme de ceux-ci forme mes aspirations profondes, forment ce que je suis.

Ambivalences.

Pourtant la somme de ceux-ci fondent cette étrange science inexacte au relent de psychologie, l’arithmétique de l’espoir.

05 mars 2004 – 18h59