L’Écrasant devoir d’être heureux
Il ne faut pas rêver la passion; la vivre oui, quand elle est là, mais ne pas lui demander de durer, ne pas lui demander de suffire, ne pas lui demander de remplir ou de guider une existence.
– A.C. Sponville, L’amour la solitude
Le bonheur, il parait qu’on le cherche tous, que notre objectif serait de l’atteindre et le garder. Ou plus exactement le bonheur est notre moyen d’être heureux, Grâal de l’existence. Bizarrement, il faut s’en convaincre, peut-être n’est-ce pas si évident que ça finalement. Car si nos croyances ont eu l’idée géniale à travers les siècles de promettre un au-delà meilleur en imposant une conduite vertueuse (et donc dépendante de leur morale), avec leurs abandons progressifs notre être se retrouve confronté à cette crise d’objectifs, qu’est-ce qui justifie le combat d’existence que je mène ? La plupart des philosophes ont répondus à cette question par la quête du bonheur. Si notre être se borne à notre existence physique, nous évoluons, véritable machine à ressentir, à la recherche toujours du plus grand bonheur possible.
Or justement cette vision me dérange sur plusieurs points. Tout d’abord elle réduit justement l’être et donc le genre humain à un troupeau de drogué perpétuellement en manque. Certes le bonheur n’est que la manifestation psychique de la libération de différentes hormones dans le cerveau, et par la-même, le bonheur est froidement éphémère et renouvelable. Il n’aspire d’ailleurs pas à être simple, mais à se complexifier, à devenir de plus en plus exigeant et en pratique, difficile à atteindre. Symptômes de l’addiction, la dépendance, la vraie. Or justement si notre vie se résume à ce bonheur, pourquoi ne vivons nous pas tous sous intraveineuse d’un opiacé quelconque ? L’ordre social n’y survivrai évidemment pas, mais moi, à titre personnel, qu’est-ce qui m’empêche de me shooter jusqu’au bout dans une quête irréfrénée et égoïste de mon bonheur ? C’est la qu’est la trappe justement, le bonheur à quelque chose d’égoïste, pas péjorativement, mais pas nature, parce qu’il ne se partage pas (tout au plus se communique-t-il).
Or nous autres humains, sommes fondamentalement des animaux sociaux. Seul nous dépérissons, notre cerveau s’est forgé au fil de l’évolution pour être une des composantes d’un groupe. Nous ne pouvons nous réaliser qu’à travers les autres, ce qui n’est pas très compatible avec cette idée très égocentrée de quête du bonheur à tout prix. Car si même Tolkien, Tchaïkovsky et Baudelaire ne seront plus rien lors de la destruction de l’univers, notre humanité s’exprime à travers nos dynamique sociales (d’où précisément cette mécanique continue des éléments discrets) et celle-ci nous invite à une grande compassion envers nos semblables.
Ensuite cette idée de quête du plus grand bonheur possible bute sur la nature même d’idéal. Si le bonheur est fugace et passager, l’idée même de plénitude absolue relève d’une utopie. Paradoxe que celui-là, quand notre aspiration à un bonheur parfait, éternel, absolu, se heurte au réel de nos existences, c’est la cruelle désillusion, le malheur qui s’abat sur nos vies. La quête d’un absolu imaginaire nous conduit à son contraire, à nous justement de relativiser, de faire des « compromis d’être » qui seraient des trahisons de cette quête. Relativisons, « Il convient donc d’avoir le bonheur modeste et le malheur serein : ni l’un ni l’autre ne sont mérités. » (A.C. Sponville).
Et enfin, face justement à l’inertie sociale et même la pression de notre société, le mythe du bonheur désiré vole en éclat. La publicité, la nécessité de rentabilité du travail, les médias en général nous retourne une image de nécessité du bonheur, en le dénuant de tout sens ou objectif, en le dénaturant. Pire encore, leur message, répété avec force et conviction, est « Soyez heureux » sur un ton impératif qui ne laisse aucune place à la différence ou au désaccord. Symptomatique de notre société ou le mimétisme s’impose comme une contrainte inaliénable, ligne de conduite en dehors duquel il nest pas de salut. Osons le dire, le bonheur n’est pas un produit de consommation, personne n’a à s’y sentir obligé puisqu’il est de nature même personnel. Le fait que la mécanique sociale l’impose comme référent relève d’une tyrannie discrète incompatible avec sa nature, « il faut être heureux » relevant autant de l’ineptie que « Aimez ! » tout en étant pourtant prôné à très grande échelle. D’autant que trouver son bonheur dans la conformité relève souvent du mensonge plus qu’autre chose (voire L’irréel et le Sur-réel). Non qu’il faille renier un bonheur conforme mais seulement que celui-ci ne se réduise qu’au plus petit dénominateur commun.
Ainsi, le bonheur érigé en dogme trahis sa nature. Il ne nourris alors plus que nos espérance, promettant sans cesse, trahissant sans cesse, instaurant le royaume du fade et de la platitude. « La vraie vie n’est pas absente, elle en devient intermittente ».
Autrement dit la vue quotidienne peut-être transfigurée si chacun de nous, à son échelle, devient faiseur de miracle, créateur d’Éden, divin tueur d’habitude.
- Pascal Bruckner